Le cerveau de l’enfant, pas si sourd à la négation

C’est un lieu commun : les plus jeunes peineraient à comprendre les phrases à la forme négative. Et si, en réalité, ils rechignaient surtout à les écouter ?

Internet regorge d’articles affirmant que le cerveau, et en particulier celui des plus jeunes, comprendrait les tournures affirmatives mais pas les négatives, raison pour laquelle il faudrait éviter d’en employer lorsque l’on s’adresse à un enfant.

Faux ! Et ce pour une raison simple : « Il n’existe pas, dans le cerveau, de centre de traitement du oui à opposer à un centre de traitement du non », explique le Pr Marc Vérin, président de l’institut des neurosciences cliniques de Rennes et directeur de l’unité de recherche comportement et noyaux gris centraux de l’université de Rennes-1.

Grâce à l’enregistrement des modifications de l’activité électrique du cerveau en réponse à un stimulus, on sait que l’enfant réagit très tôt à la négation. « Dès 3-4 mois, un nourrisson peut apprendre la signification de ‘pas’, explique le Pr Ghislaine Dehaene-Lambertz, pédiatre spécialisée dans l’étude du développement des fonctions cognitives de l’enfant, directrice de l’équipe Neuroimagerie du développement du centre de recherche Neurospin et coauteur d’Apprendre à lire. Des sciences cognitives à la salle de classe (Editions Odile Jacob). Au laboratoire, après qu’on lui a appris à associer quatre mots à quatre images (par exemple, ‘bamoule’ est un poisson), il apprend aussi très facilement que s’il entend ‘pas bamoule’ il ne verra pas le poisson, mais une autre image. Il est alors surpris si c’est un poisson qui lui est présenté. Et à l’âge préverbal, le temps de regard est un bon indice pour les chercheurs : lorsqu’un nourrisson est surpris, il regarde davantage que si la situation est attendue, signe qu’il a noté la contradiction. »

Raisonner par élimination

A 8 mois, le nourrisson peut aussi raisonner par élimination : si on lui présente deux formes géométriques, un carré et un triangle, dotées d’yeux, qu’on lui fait écouter une voix masculine, puis qu’on lui présente le carré avec une voix féminine, il peut alors déduire que le triangle correspond à la voix masculine.

Pour preuve, à l’écoute de la voix masculine, il se tourne vers le triangle, éliminant le carré comme solution. « Pour ce genre de déduction, la négation est un concept essentiel. Et cette capacité de raisonnement logique est présente très tôt. », confirme le Pr Dehaene-Lambertz. Procéder par élimination lui permet aussi de comprendre que si une forme aperçue dans la rue n’aboie pas, qu’elle n’a pas de plumes, etc., c’est peut-être un chat. La négation est indispensable à la construction de la pensée.

Autour de 2 ans, les études portent sur la bonne exécution d’une consigne négative. Exemple : un expérimentateur place deux sacs devant l’enfant et lui dit que « le jouet n’est pas dans le sac A ». Si l’enfant comprend la négation, il va le chercher dans le sac B. « Avant 2 ans, les enfants font un peu plus d’erreurs qu’après car maintenir deux représentations mentales – le jouet n’est pas dans A, donc il est dans B – est encore un peu complexe », explique Pr Dehaene-Lambertz. Mais après 2 ans, la difficulté est surmontée. D’ailleurs, c’est un âge où le tout petit manie le « non » à tout-va !

« L’enfant prend la phrase au premier degré »

L’enfant comprend donc parfaitement les phrases négatives. Et s’il n’obéit pas aux injonctions négatives, cela peut tout simplement signifier qu’il n’en a pas envie… Ou alors, qu’il n’a pas compris les sous-entendus, lorsque derrière un « ne cours pas ! » se cachent des « ne sautille pas, ne crie pas, tiens-toi tranquille ». « L’enfant prend la phrase au premier degré », les conventions sociales n’ayant pas encore de prise sur lui, rappelle le Pr Dehaene-Lambertz. « L’analyse d’une injonction positive (‘’fais ceci’’) ou négative (‘’ne le fais pas’’), qu’elle vienne de soi ou d’un tiers, suit le même circuit dans le cerveau, explique le Pr Vérin. Devant un stimulus, un premier réseau dédié à ce qui attire notre attention entre en action. Il peut entrer en conflit avec un autre circuit qui décide s’il faut le faire ou pas, selon différents critères : en fonction des conséquences que cela pourrait avoir (anticipation), de données pragmatiques (est-ce que je sais le faire), des conventions sociales (est-ce que j’en ai le droit) … » Mais ce second circuit qui exerce un contrôle cognitif est logé dans le lobe frontal. « Et comme il n’est pas encore mature chez l’enfant et donc très lent, ce contrôle s’exerce pas facilement chez le jeune. » Ce n’est donc pas la compréhension de la négation qui est en cause : c’est la capacité à se maitriser !

                                                                                   Nathalie Szapiro-manoukian